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Le savoir et le pouvoir intellectuel étaient surtout détenus par des esclaves et des affranchis lors des premiers temps de l'Islâm

Déc 10, 2014

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La situation des esclaves et des affranchis au sein des territoires régient par les musulmans n’était, certes, pas idyllique, mais n’avait rien à voir avec ce qui était connu jusqu’alors à travers le Monde. Ceci n’était dû qu’à une chose : l’Islâm, religion de miséricorde qui encadra l’esclavage et poussa à son abolition à travers l’affranchissement massif des captifs. Allâh (qu’Il soit exalté) dit ainsi :

 

 

" Et qu'est-ce qui te fera connaître ce qu'est la voie ascendante ? C'est racheter un captif, ou nourrir, en un jour de disette, un proche parent orphelin, ou un pauvre dans le dénuement. Puis, c'est être du nombre de ceux qui croient et s'encouragent mutuellement à la patience, et s'encouragent à la mansuétude. " (90:12-17).

 

 

Découla de ceci une situation inédite dans l’Histoire, où la majorité des éminents intellectuels et hommes de loi drainant les foules et éduquant la masse des gens de la principale puissance mondiale de l’époque était composée d’esclaves ou d’affranchis de toutes origines.

 

 

C’est ainsi que dans son ouvrage consacré à l’Imâm Abû Hanîfah, le Shaykh Al Muwaffaq Ibn Ahmad Al Makkî (qu’Allâh lui fasse miséricorde) rapporta cette parole de l’Imâm ‘Atâ° Ibn Abî Rabâh :

 

 

" Je suis allé auprès [du calife omeyyade] Hishâm Ibn ‘Abd Il Malik et il dit : " ‘Atâ° ! As-tu connaissance des savants de la région ? " Je lui répondis : " Oui Commandeur des croyants, bien sûr. " Il demanda : " Qui est le jurisconsulte de Médine ? " Je répondis : " Nâfi’ l’affranchi de Ibn ‘Umar. " Il demanda : " Et de La Mecque ? " Je répondis : " ‘Atâ° Ibn Abî Rabâh. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Affranchi. " Il demanda : " Et le jurisconsulte du Yémen ? " Je répondis : " Tâwûs Ibn Kaysân. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Affranchi. " Il demanda : " Et au Shâm ? " Je répondis : " Mak-hûl. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Affranchi. " Il demanda : " Et celui de la Péninsule ? " Je répondis : " Maymûn Ibn Mirhân. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Affranchi. " Il demanda : " Et le jurisconsulte du Khurâsân ? " Je répondis : " Ad Dahhâk Ibn Muzâhim. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Affranchi. " Il demanda : " Et le jurisconsulte de Bassora ? " Je répondis : " Al Hasan et Ibn Sîrîn. " Il demanda : " Sont-ils affranchis ou Arabes ? " Je répondis : " Affranchis. " Il demanda : " Et le jurisconslte de Kûfah ? " Je répondis : " Ibrâhîm An Nakha’î. " Il demanda : " Est-il affranchi ou Arabe ? " Je répondis : " Arabe. " Il s’exclama alors : " J’aurais rendu l’âme s’il n’avait mentionné aucun Arabe ! ". "

 

 

Et concernant les débuts de la période abbasside, le Shaykh Ibn ‘Abd Rabbihi Al Andalusî (qu’Allâh lui fasse miséricorde) rapporta dans son célèbre ouvrage Al ‘Iqd Ul Farîd  :

 

 

" Ibn Abî Laylâ me rapporta : " [Le frère du second calife abbasside Al Mansûr et qui faillit devenir calife après lui] ‘Îsâ Ibn Mûsâ, qui était particulièrement attaché à sa religion, me demanda : " Qui était le jurisconsulte de l’Irak ? " Je lui répondis : " Al Hasan Ibn Abi-l-Hasan. " Il demanda : " Et après ? " Je répondis : " Muhammad Ibn Sîrîn. " Il demanda : " Que sont-ils tous les deux ? " Je répondis : " Des affranchis. " Il demanda : Et qui était le jurisconsulte de La Mecque ? Je répondis : " ‘Atâ° Ibn Abî Rabâh, Mujâhid, Sa’îd Ibn Jubayr et Sulaymân Ibn Yasâr. " Il demanda : " Et ceux-là que sont-ils ? " Je répondis : " Des affranchis. " Il demanda : " Et qui étaient les jurisconsultes de Médine ? " Je répondis : " Zayd Ibn Aslam, Muhammad Ibn Al Munkadir et Najîh Ibn Abî Najîh. " Il demanda : " Et que sont-ils ? " Je répondis : " Des affranchis. " Son visage se mit à changer et il demanda : " Et qui est le meilleur jurisconsulte parmi les habitants de Qubâ° [au Hijâz] ? " Je répondis : " Rabî’ Ar Ra’î et Ibn Abi-z-Zinâd. " Il demanda : " Et que sont-ils ? " Je répondis : " Des affranchis. " Sa mine s’assombrit et il demanda : " Et le jurisconsulte du Yémen ? " Je répondis : " Tâwûs, son fils et Ibn Munabbih. " Il demanda : " Et que sont-ils ? " Je répondis : " Des affranchis. " Il se mit alors en colère, se dressa et dit : Et qui était le jurisconsulte du Khurâsân ? Je répondis : " ‘Atâ° Ibn ‘Abdi Llâh Al Khurâsânî. " Il demanda : " Et qu’était donc ce ‘Atâ° ? " Je répondis : " Un affranchi. " Sa mine s’assombrit encore plus au point de devenir sombre et de me faire peur, et il demanda encore : " Et qui était le jurisconsulte du Shâm ? " Je répondis : " Mak-hûl. " Il demanda : " Et qu’était ce Mak-hûl ? " Je répondis : " Un affranchi. " Il poussa alors un profond soupir et demanda : " Et le jurisconsulte de Kûfah ? " Je le jure par Allâh, si je n’avais pas eu à craindre un mal de lui j’aurai bien répondu Al Hakam Ibn ‘Utbah et ‘Ammâr Ibn Abî Sulaymân, mais j’ai répondu à la place : " Ibrâhîm An Nakha’î et Ash Sha’bî. " Il demanda : " Et qu’étaient-ils ? " Je répondis : " Des Arabes. " Il dit alors : " Dieu est le Plus Grand - Allâhu akbar ! ", et s'appaisa. ". "

 

 

Le Shaykh Muhammad Abû Zahrâ° (qu’Allâh lui fasse miséricorde) expliqua les raisons de ce fait historique dans son ouvrage consacré à l’Imâm Abû Hanîfah en disant :

 

 

" Nous souhaitons mentionner les raisons qui expliquent pourquoi le savoir était essentiellement détenu par les affranchis à l’époque omeyyade :

 

 

A) Du temps des Omeyyades, les Arabes étaient les détenteurs du pouvoir et de l’autorité et chargés de faire la guerre, ce qui les empêchait de se consacrer à l’étude et à la recherche scientifique. Quant aux affranchis, ils virent là un vide qu’ils comblèrent à travers la recherche approfondie, l’étude et l’investigation. C’était également une manière de compenser leur perte du pouvoir politique et de retrouver leur dignité par une autre voie, celle du savoir et de la connaissance. La privation peut ainsi conduire à la perfection, aux objectifs les plus nobles et aux œuvres les plus glorieuses, ce qui fut le cas pour ces affranchis. De la sorte, ils dominèrent la pensée arabe et islamique, même si les Arabes détenaient quant à eux la domination matérielle.

 

 

B) Les Compagnons s’entourèrent de nombreux affranchis qui, à leur contact permanent, recueillirent d’eux ce qu’ils savaient du Prophète (). Et lorsque l’époque des Compagnons prit fin, ce sont alors les affranchis qui transmirent leur savoir au siècle qui suivit et qui constituèrent de la sorte l’essentiel des épigones (at tâbiu’ûn).

 

 

C) Ces affranchis étaient originaires de nations anciennes possédant une culture ancestrale, cela influença la formation de leur pensée et orienta leur réflexion et parfois même leurs croyances. La propension au savoir découlait donc chez eux de leur nature profonde.

 

 

D) Les Arabes n’étaient pas des gens de métiers alors que le savoir devient, pour celui qui s’y adonne, tel un art [faisant du savant une sorte d’artisan intellectuel]. Ibn Khaldûn dit à ce sujet : " Toutes ces sciences devinrent ensuite des facultés aspirant à se développer et s’incorporèrent à l’ensemble des arts qui, comme nous l’avons dit, sont des productions citadines, [cités] dont les Arabes sont [traditionnellement] très éloignés. Les sciences devinrent ainsi citadines et les Arabes s’en détournèrent, les laissant aux citadins de cette époque, qui étaient [généralement] non-Arabes, ou à ce que ces derniers comptaient comme affranchis et habitants des centre urbains. ". "

 

 

Comme le signifia le Messager d’Allâh () :

 

 

" Un Arabe n’a strictement aucun mérite sur un non-Arabe, pas plus qu’un non-Arabe n’en a sur un Arabe, ni un Noir sur un Blanc, ni un Blanc sur un Noir, si ce n’est à travers la piété. " [Musnad Ahmad].

 

 

Et la louange est à Allâh, Le Seigneur des mondes.